Kilimanjaro « A piece of cake »

Kilimanjaro « A piece of cake »

C’est par cette déclaration que l’aventure s’est terminée. Ce n’est pas moi l’auteur mais bien de Florian le guide de notre aventure, exprimée au moment de la remise des diplômes et traditionnelles photos souvenirs et accolades qui accompagnent protocolairement la fin d’une ascension.

Même si cette formulation est volontairement encourageante pour les futurs aspirants au Kilimanjaro, il n’en demeure pas moins que les émotions et les sensations qui ont émanées de cette aventure sont partagées entre émerveillement, souffrance et fierté. Ce fut pour ainsi dire une semaine d’une rare intensité physique dont le courage fut le maître-mot.

Mais par où cette histoire a-t-elle commencée ? Quelle était la raison louable ayant poussé à une pareille entreprise ? Qui étaient les têtes brûlées capable d’une telle audace ? Que fut notre quotidien durant cette expédition ?

Commençons par le motif de cette aventure. C’est ce qui a permis sans doute le succès collectif de notre expédition. Chacun de nous est allé puiser dans ses ultimes forces et chercher ses dernières ressources pour contribuer à gagner la bataille contre un fléau qui ravage encore des jeunes enfants et compromet leur survie. Il s’agit de la poliomyélite plus communément appelé Polio.

Dans notre monde occidental, la vaccination est devenue tellement banale qu’elle ne dépasse pas le simple sujet de discussion entre deux jeunes mère de famille accompagnant leurs jeunes progénitures dans une aire de jeux. La polémique s’arrête à la fièvre et la perte d’appétit qui ont suivit l’injection d’un tel ou tel vaccin. Cette vérité n’est malheureusement pas la même dans de nombreux pays sous-développés, minés par la pauvreté, la guerre ou les dures conditions climatiques. Assurer un vaccin à un enfant reste un défit dans de nombreuses régions du monde laissant ces êtres à la merci des maladies générant des incapacités permanentes ruinant leurs existence. Ceci est l’histoire d’Ibrahim. Ce petit garçon n’a pas eu la chance ou plutôt on lui a ôté le droit d’avoir un vaccin contre la polio ce qui a fait de lui et contre son gré à la fois témoin et victime du manque de vaccination.

Et pourtant, deux gouttes, deux gouttes de vaccin auraient pu assurer à Ibrahim une vie semblable à la notre et qui sait aurait pu prendre part à notre aventure pour une autre cause. C’est ce malheur tout à fait évitable qui nous a rassemblé tous sous l’égide de Mini Kouamé pour apporter une contribution aussi modeste soit-elle à la lutte contre la polio.

Mini Kouamé, copain d’école d’Ibrahim, a vu le destin de ce dernier basculer le jour ou l’effet de la polio a commencé à envahir son corps, l’handicapant au fur et à mesure que la maladie gagnait du terrain le privant de fonctions motrices. Déterminé à faire parler de ce fléau dont le vaccin existe, il devient président du Rotary Club paris Hausman créant le projet « Climbing LikeIbrahim ».

Ce projet a pour objectif d’organiser des événements à plus ou moins grande échelle dans le but de collecter des fonds pour financer les vaccins. A son actif, l’ascension du Mont Blanc en juin 2014 qui fut la première étape d’une série d’ascension de cols et de sommets célèbres pouvant assurer un important retentissement pouvant drainer la générosité des donateurs. Le kilimanjaro est la continuité de ce projet « toujours plus haut, toujours plus fort » est venu couronner la deuxième étape dont les protagonistes furent une bande d’amis animés par cette même cause commune.

Nous ne nous connaissions à vrai dire pas avant ce projet. C’est ce projet qui nous a réunis pour le présent et certainement pour le futur. A part deux ou trois appels par Skype pour coordonner les préparatifs et la logistique, la première rencontre collective presque au complet était à l’aéroport le jour du départ. La cohésion et la cordialité se sont vite imposées et ne pouvaient présager que du meilleur pour la semaine pendant laquelle nous serons appelés à cohabiter, s’entraider, se motiver et se surpasser conditions indispensables pour la réussite de ce projet.

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Notre équipe était composée de huit aventuriers et aventurières. Cotés fille, il y avait nos « Drôle de dames » Mathilde notre infirmière et protectrice, Hélène l’héroïne du dernier jour forçant l’admiration de tous et Marie Alice égale des Hommes, aucun signe de faiblesse toujours devant. Coté garçon, Mini Kouamé le régional de l’étape et organisateur de ce périple, Rachid notre photographe et logisticien sauf pour organiser son propre voyage, Thomas le plus fort physiquement réalisant l’exploit d’atteindre le sommet deux fois le même jour, Jean Maurice qui nous a prouvé que dans 20 ans on aura toujours la capacité de refaire le kilimonjaro et Riadh qui nous a raconté des blagues tout le chemin pour nous encourager.

Nous y sommes ! Au pied du kilimanjaro à Moshi il est 2 heures du matin. Le voyage s’est bien déroulé. Nous avons profité de l’escale à Istanbul pour nous procurer quelques dollars et faire du repérage pour le shopping lors du voyage du retour. Le transfert de l’aéroport à l’hôtel fut plus laborieux que le vol, la route dans son dernier tronçon ressemblait plus à un champ de patates où les manouvres du conducteurs adoucissent à peine les secousses occasionnées par les nids de poules, mais nous sommes venus aussi pour ça.

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Quelques heures de sommeil plus tard, le petit déjeuner était l’occasion de rencontrer notre dernier compagnon, Macon, un vétéran du kilimanjaro, 36 ascensions à son actif et en route pour la 37ème avec nous. C’est un type avec un enthousiasme débordant répétant sans cesse “I am so excited to start climbing. I can’t wait. It will be so beautiful”. Le reste de la journée était l’occasion de s’arrêter quelques instants dans la petite ville de Moshi et à rendre visite à des rotariens tanzaniens venus nous souhaiter la bienvenue et nous encourager pour l’ascension. Demain on va rentrer dans le vif du sujet.

Au réveil, l’air détendu et jovial de la veille semble avoir laissé place à des mines plus grave et pour cause, le départ en bus est annoncé à 9 heure. Nous avons à peine le temps de prendre un petit déjeuner, revérifier une énième fois nos équipements, faire un ultime tri des affaires que chacun va laisser sur place au risque de le regretter par la suite. Macon nous annonce trois heures de transfert en bus. Il faut préciser que nous allons emprunter la voie Rongai, la seule qui permet de rejoindre le sommet par la face nord et compte parmi les plus laborieuses. L’ascension et la descente se feront en six jours.

Après une heure de route, un premier arrêt est obligatoire à la porte Marangu pour les formalités d’inscription et nous poursuivons aussitôt pour le point de départ réel de Rongai  à une altitude de 1996 mètres. Nos guides et porteurs sont déjà sur place et sont prêts à découdre avec leurs nouvelles ascension qui n’est pour eux qu’une promenade de santé et leur gagne pain.

Nous voila prêt à amorcer nos premiers pas vers le sommet. Mais cédons d’abord le passage à  nos porteurs, ces véritables forçats de la natures, ces guerriers capables de porter l’équivalent de leurs poids sur le dos, les épaules ou la tête sans rechigner sans se plaindre, sur des terrains désolés et inhospitaliers. Braves gens qui font preuve de servilité qui forcent le respect et méritent toute notre estime et reconnaissance.

Cette première journée était, sans surprise, la plus facile avec à peine 650 mètres de dénivelé parcourus en moins de 4 heures pour atteindre Simba camp, lieu de notre premier campement. Le parcours est en pleine forêt ou au milieu des plantations de pomme de terre et autres tubercules que les villageois, souvent des enfants, arrachent d’un geste qui nous parait douloureux. Ca sera la seule présence villageoise de notre périple. C’était pour nous aussi le moyen de tester nos équipements achetés pour l’occasion. Première déconvenue, la poche d’eau d’Hélène fuit, elle s’en est aperçue en ayant les mollets trempés. Il vaut mieux que ca arrive maintenant que plus tard dans l’ascension quand l’hydratation devient critique.

L’arrivée au camp était programmée une heure avant le couché du soleil, offrant une vue saisissante sur le sommet tant convoité. Cela n’a pas échappé à un voyageur américain accompagnant son fils à qui il s’est adressé « Look at the bloody mountain, Take picture ». L’accueil au camp par nos porteurs fut tout aussi royal qu’inattendu. Chacun avait à sa disposition une bassine d’eau chaude et un savon pour faire sa toilette directement devant sa propre tente. Un confort inespéré et bienvenu. Et pour le diner, ils ont dressé pour nous une tente commune avec table et chaises offrant un lieu de convivialité autour d’une boisson chaude et un repas des plus copieux.

La légère secousse de la tente donnée par nos guides sonne le réveil matinal de la deuxième journée. Il est six heures trente du matin. Un café chaud attend chacun d’entre nous devant sa tente, Que d’agréables attentions ! La consigne est donnée pour un petit déjeuner à 7 heures, le temps d’enfiler sa combinaison et préparer son sac pour la journée. Au programme sept heures de marche et près de 1000 mètres de dénivelé pour rejoindre le camp Kikewela. C’est l’étape la plus longue même si elle demeure loin d’être la plus difficile. Le gain en altitude devrait commencer à se faire sentir, seuls remèdes le Diamox et « Pole Pole » lentement lentement en swahili. A cette hauteur, le couvert végétal est de moins en moins haut filtrant de moins en moins les rayons du soleil nous obligeant à nous équiper de lunettes de soleil et crème solaire.

Le début de chaque ascension était le moment propice pour nous pour partager l’état physique de chacun ponctué de taquineries et plaisanteries. Mais au fur et à mesure que nous avancions sur des chemins de plus en plus piégeux requérant une attention accrue, le silence s’impose, Le souffle devient plus court et plus fréquent et on espère qu’une chose « la pause ». Seul moment de répit où chacun partage ses barres vitaminées, son chocolat, ses galettes de maïs ou boissons sucrées. C’était aussi l’occasion de tenter d’envoyer un message ou passer un coup de fil à la famille ou aux amis si jamais le réseau le permettait ce qui fut très rare.

L’accueil au camp en fin de journée était aussi bien orchestrée que la veille, voir mieux. Au menu, une bonne soupe chaude bien poivrée suivi d’un énorme poisson acheté le jour même au marché de Moshi et rapporté jusqu’à notre campement. Ce repas nous a remis du baume au cœur et nous a fait oublier la rudesse de la journée et la fatigue qui commence déjà à s’accumuler. A la fin du diner, un spectacle de milles étoile s’offre à nous. Le ciel était d’une clarté offrant à nos regards ébahis toute l’immensité de l’espace, chose rendue impossible dans nos villes à forte pollution lumineuses. Ce tableau n’est nullement transposable sur pellicule ou fichier numérique et vaut à lui seul le déplacement.

Troisième jour, petite journée en perspective comparé à celle d’hier. Seulement 600 mètre à monter en 3 heures ce qui présage d’une montée assez raide et rapide. Il ne faut pas céder à la facilité, nous allons dépasser les 4000 mètres d’altitude et les organismes commencent à accuser le coup si on rajoute à l’effort de la journée, des nuits pas forcement complètes au réveilles fréquents pour satisfaire une envie pressente.

La végétation encore présente les jours précédents laisse place à un sol rocheux. Seuls quelques buissons épars arrivent encore à pousser. Notre avancée se fait sous un soleil radieux offrant toute sa chaleur à nos corps grelottant de froid et projetant sur le sol nos ombres en fil indienne rappelant les caravanes traversant le désert dont le profil se distingue en haut des dunes. Cette étape est rendue intéressante par la visite de quelques caves ayant servies d’abris par le passé à des aventuriers du kilimanjaro pour passer la nuit et se protéger des intempéries. Seules subsistent des traces noirâtres sur les parois rocheux témoin d’un feu de bois ayant servi sans doute à préparer les repas et à se protéger du froid. La modernité est passée par là et les camps équipés de tentes, tables en bois et sanitaires ont remplacé ces abris de fortunes.

L’arrivée au camp Mawenzi ne s’est pas fait attendre, à peine deux heures de l’après-midi. Le programme mentionnait bien un temps d’acclimatation nécessaire. Quelques instants de repos précédèrent une petite marche d’une heure et demie sans dénivelé dans le but d’habituer nos organismes à un effort régulier dans une atmosphère raréfiée en oxygène. En plus une marche ne peut qu’amplifier notre appétit pour un festin tout aussi bien servi que les jours précédents avant un sommeil réparateur.

A partir de ce moment, notre progression n’est plus rythmée par le jour et la nuit. Place à une succession de marche, repos, repas en déconnection totale avec notre rythme biologique. Désormais il faut se mettre en ordre de marche ! Plus de place au doute, Le mental sera mis à rude épreuve, toute défaillance à ce stade peut s’avérer fatale.

Dés le réveil du quatrième jour, les choses vont s’accélérer drastiquement au-delà du sommet et jusqu’à la descente finale. Nous entamions notre ascension avec les premières lueurs du matin. Notre objectif est de rallier Kibo qui culmine à 4730 mètres derniers camp avant l’assaut final.  Cinq heures d’effort sont nécessaires pour à peine 430 mètres de dénivelé. On relève que la progression est de plus en plus lente sauf que cette fois-ci, contrairement aux jours précédents, c’est n’est plus volontairement qu’on baisse la cadence ; Le froid, le vent, le chemin rocailleux, la peur de la moindre chute  ou glissade empêchent toute précipitation et imprudence. Autour de nous, plus aucune trace de vie, le paysage est lunaire, la brume ramène la visibilité à quelques mètres. Nous avancions tant bien que mal dans cet environnement hostile, guettant le moindre signe de présence humaine au loin, signe de notre arrivée à destination.

Kibo ressemble plus à un vrai refuge comme on peut trouver dans nos stations alpines avec des abris en bois et en béton qu’à un camp sommairement aménagé. Les guides des différents groupes s’activent à dresser les tentes, à préparer les repas et fournir toute sorte d’assistance. C’est un point de convergence d’autres routes comme Marangu qui attaque le sommet par le versant sud. La montée finale risque d’être encombrée au vue des personnes présentes sur le site.

A peine arrivée sur le site et le registre signé, nous somme priées de prendre quelques heures de sommeil avant le repas de ce soir. Il n’est que deux heures de l’après midi, Il sera difficile de fermer l’œil. Nous nous regroupons sous une tente pour trouver le moyen de passer le temps et nous tenir plus au chaud. Mais au bout d’une heure, le poids de la marche du matin se fait sentir et sagement chacun regagna sa tente.

Vers six heures, le diner est fin prêt, une bonne soupe de nouille et de pommes de terre pour commencer avant d’attaquer le riz et le poulet. De la viande à cette altitude loin de toute civilisation ! Il faut une logistique bien huilée pour assurer un tel confort.  Après le diner, nouveau repos car la mobilisation générale est fixée à 11 heure du soir. Tout doit être prêt à cet instant précis pour entamer le feu d’artifice final.

C’est l’heure de vérité, tout l’équipement maintes fois vérifié, testé, ajusté ainsi que la préparation physique collective ou individuelle ayant accaparé nos heures libres pendant les six derniers mois vont trouver leur utilité pendant les heures qui suivent. Tout le monde s’enveloppe de couches successives de vêtements polaires et de goretex sans oublier les gants et la cagoule. Les gourdes et les poches d’eau sont remplies à ras bord. On fixe la lampe frontale. On ajuste les bâtons. On serre au maximum les lacets. On colmate toute ouverture pouvant laisser passer l’air glacial de la nuit. Nous sommes au taquet.

Il est 11 heures pétantes, nous sommes tous rassemblés en cercle au pied de la dernière montée. Notre objectif est clair dès le départ : nous devons tous être ensemble au sommet. Il n’est pas question de laisser au bord du chemin l’un d’entre nous qui connaitrait une défaillance physique ou mentale. La réussite de notre mission tient d’un simple clic qui immortalisera à jamais notre groupe avec la pancarte portant l’inscription « Africa’s highest point».

Nous nous mettons en fils indienne entourés de nos sept guides et entamons la montée dont nous ignorons la difficulté et la durée. L’avantage d’une ascension en pleine nuit est que la visibilité se limite à la portée de la lampe frontale. Ce n’est pas plus mal, la descente par le même chemin nous renseignera sur le parcours qu’on appellera plus tard « Le mur ». Les premiers hectomètres ne furent pas d’une extrême difficulté, la pente est encore modeste. C’est la température qui était le vrai défit et ne présage que du pire pour la suite. D’après nos recherches pendant la phase de préparation il fera entre -7 et -10 degrés avec une température ressentie de -15 degrés. La conséquence immédiate de cette chute de température est le gel de l’eau présente dans le conduit liée à la poche d’eau vous privant ainsi de toute possibilité d’hydratation. On essaye de souffler dans le tuyau, chauffer le conduit par tous les moyen, peine perdue c’est aussi solide que du béton, il faudra compter sur la solidarité des autres à partager leurs gourdes.  Au fur et à mesure que nous avancions, le relief s’accentue et nos guides commencent une série de zigzags afin d’assurer une progression continue et sans à-coups. A chaque virage, qu’on espère être le dernier, on côtoie nous limites physique et on imagine qu’au prochain revirement nos muscles nous lâcherons signant la fin prématurée de notre ascension. Pour essayer de deviner le chemin restant à parcourir, chacun de nous lève son regard au loin pour deviner le moindre signe annonçant, une arrivée prochaine. Le seul signe distinctif au milieu de la nuit obscure est celle fine ligne de lumière que nos prédécesseurs forment. Elle monte haut, très haut, loin, très loin cette guirlande de lumière. Ca ressemble à la décoration d’un sapin de noël qui part du pied du sapin pour finir au sommet et nous serons les lutins de la taille d’un pouce devons attendre la cime à laquelle on aurait accroché une étoile.  Ce n’est guère encourageant voir démoralisant, mais une renonciation à ce stade serait la pire des humiliations.

Nous sommes en route depuis déjà trois heures, on arrive à une cavité, lieu idéal pour une pause plus longue que les précédents. Nous décidons de former deux groupes pour garder nos chances de réussite intactes. Le temps n’est pas notre objectif, c’était précisé dès le départ. C’est à ce moment là que le chemin fait de cailloux et de poussière laisse place à un passage plus technique formé de rochers où il est indispensable de s’accrocher avec les deux mains aux parois pour éviter le dérapage assuré. Nous profitons de cette occasion pour doubler d’autres groupes ayant certainement entamé la montée à un rythme plus soutenu payant à présent leurs excès de confiance. Nos guides nous annoncent que la moitié du chemin est fait. On ne sait pas de quelle manière il faut le prendre, est-ce vraiment pour nous encourager ? Nous sommes tous sur les rotules, transis de froid et le teint livide. Nous guettons les premiers signes de l’aube nous permettant de découvrir le profil de la montagne, il n’est que 4 heures du matin, le soleil ne se lèvera que dans 2 heures aucune consolation pour le moment.

Il faut marcher encore pendant une heure pour trouver matière à se consoler, c’est Gillman’s point à 5685 mètres. Pour y parvenir de là où nous sommes, l’ascension ressemble plus à de l’escalade. Nous progression quasi à la verticale obligeant à faire le grand écart pour assurer des appuis solides et espérant une main généreuse à laquelle on s’accrocherait pour plus de confiance. Un rapide regard en bas pour voir la longue file des grimpeurs qui nous suivent en ayant une pointe de compassion pour ce qui les attend. Gillman’s point et finalement atteint au bout de six heures de marche pour les plus rapides juste au moment où les premières lueurs du matin éclairent le flanc de la montagne.

Le sommet n’est plus très loin. Le chemin devient une succession de montées et descentes. L’avantage est qu’on a le temps de souffler et de se relaxer pendant les courtes descentes avec l’inconvénient de rallonger la durée du parcours à une altitude où le manque d’oxygène est au maximum. Il ne faut pas non plus tenter un sprint pour coiffer les autres au poteau encore faut-il qu’on en soit capable. Sur cette portion, on croise déjà les premières personnes abordant la descente après avoir immortalisé leur exploit sourire aux lèvres. Nous nous approchons lentement mais surement de notre objectif, encore un point intermédiaire à franchir « Stella point » à 5730 mètres pour faire durer le plaisir mais toujours pas de vu sur le sommet qui se laisse de plus en plus désiré.

Il faut patienter encore quelques minutes et autour d’un rétrécissement de la voie qui ressemble à une chicane. Le voila au loin. Ce tas de rocher sur lequel fantasme les gens venus de tout le globe, le sommet qui par sa suprématie sur les autres attise toutes les convoitises, la montagne qui pas sa simple évocation suscite l’admiration. Il ne reste qu’un chemin bien balisé bordé de neige pour toucher le grâle. On jette toutes ses forces dans la bataille. On a envie de se délester de tous ce qu’on porte, sac à dos, vêtements, gourde pour toucher le panneau indiquant en toute simplicité « Congratulations ».

Les derniers pas furent à coup sûr les plus durs. L’agitation qui entoure le lieu est de plus en plus palpable. Ca grouille de monde, surtout de ceux qui ont choisi d’autres alternatives pour l’ascension. Dans quelques instants, le terrain s’aplatira pour de bon et plus rien ne fera obstacle.

On y est ! Toute la fatigue découlant d’une nuit de marche est oubliée pour un moment et chacun savoure l’instant présent. Les conditions sont rudes, nous devons rester que quelques minutes pour immortaliser cet instant, autant en profiter au maximum. C’est rare d’avoir une vue dégagée à 360 degrés au dessus des nuages. Ce doux couvert cotonneux masque l’immensité du vide rajoutant une touche de fierté à notre exploit.

 

Il faut faire vite car tout le monde se presse pour se prendre en photo devant l’écriteau indiquant le sommet. Nous déplions notre affiche « End polio new » à laquelle on a épinglé les fanions de nos sponsors et districts, nous arborons notre meilleur sourire et la photo fut belle.

L’image était trop belle pour être parfaite, il manquait deux de nos compagnes dont on ignorait à ce stade le sort. On espérait une fin plus heureuse que de les retrouver dans le camp de base sans avoir atteint le sommet.

La suite du programme est faite de l’interminable descente. Pour s’en défaire, quatre heures seront nécessaires. La discipline à laquelle nous étions tenues lors de la montée fera place à une improvisation de toute sorte pour dévaler au plus vite la montagne. Nous avions hâte de retrouver nos tentes qui a cet instant auraient le confort d’un palace. Mais une surprise de taille nous attendait à peine notre descente entamée, nos deux compagnes de la veille au courage inaltérable secouaient les bras au loin. Elles étaient là sur le point de réussir. Elles ont bien plus de mérite que nous. Quelle abnégation  Quel mental ! Quelle leçon de bravoure ! Elles auront droit à leur photo qu’elles n’auront pas volée.

A note descente, on peut à peine imaginer ce c’est le même chemin emprunté pendant l’ascension. C’est aussi glissant qu’un toboggan. D’ailleurs la moitié du chemin fut en glissade laissant nos jambes s’enfoncer jusqu’à mis mollet dans le sol formé de gravât et de poussière. Ce n’était plus la peine de suivre le chemin en zigzag. Le chemin le plus court est la ligne droite quelque soit la difficulté. Nous retrouvons un semblant d’âme à mi-chemin, la température devient plus clémente et nous enlevons nos couches de vêtements devenus superflus. D’autres guides venus prêter main forte aux plus fragiles annonce l’arrivée prochaine au camp. Nous avons du mal à reconnaitre le chemin, tous s’est fait à notre insu dans l’obscurité la plus totale.

La vue du refuge fit l’effet d’une délivrance et d’un soulagement. La boucle est bouclée. Retour au point de départ. Il est 11 heures du matin. La journée n’est pas terminée pour autant, mais pour l’instant retour sous la tente pour un repos de quelques heures, pas le temps de se déchausser ou d’une toilette rapide ca demande trop d’effort.

Deux heures plus tard, des cris de joie brisent le silence relatif du camp. Nous revoilà au complet à nous congratuler. Les deux dernières rescapées sont de retour non sans peine, les visages marqués par une épreuve des plus douloureuses. Elles auront moins de temps de répits que nous. Nous devons déjeuner et enchainer avec une descente de plus de 1000 mètres de dénivelé. Le repas riches en féculant et protéines est censé nous rebooster pour cette descente mais l’appétit faisait défaut. Chacun de nous se contente d’une ration minimale plus par nécessité que par plaisir.

La descente se fait plein sud pour rejoindre la porte marangu. La piste est parfaitement dégagée et suffisante pour laisser passer un convoie entier. Nous aurions eu moins d’enthousiasme à emprunter cette voie à l’aller, Il n’y a pas grand-chose à admirer. Nous accélérons le pas dans le but d’être en avance sur le planning. Nous aurons ainsi plus le temps pour partager nos déboires et satisfactions le soir au camp. Il y avait une dizaine de kilomètre à parcourir, cela nous a paru interminable et parfois déplaisant quand le chemin devenait par moment boueux. Qu’importe dans moins de 24 heures, une douche bien chaude viendra à bout de toute la crasse cumulée au bout de 6 jours. Mais pour le moment retour à notre camp Horombo à 3700 d’altitude pour une courte nuit.

Ce soir sera notre dernier repas sous la tente commune. Nous profitons de la fin du diner pour appeler le chef cuisinier pour des remerciements chaleureux et sincères. Personne n’avait espéré une telle variété de mets. Nous avons tous connus d’autres escapades similaires où nous nous contentions d’une soupe lyophilisée et d’une tranche de pain nous laissant sur notre faim.

A peine sortie de table, il fallait déjà se préparer sur le programme du lendemain. La marche triomphale commencera à quatre heures du matin. Pour prolonger au maximum le temps de sommeil, nos sacs et combinaisons étaient déjà prêts avant d’aller se coucher. On aura la chance de voir un deuxième lever de soleil en deux jours mais dans des conditions plus humaines cette fois-ci.

Ce réveil matinal est assez rude. Même un café chaud servi comme à son habitude dans la tente et un petit déjeuner qu’on avait du mal à finir n’arrivent pas à nous extirper de notre sommeil. L’ultime étape n’est pas une simple promenade de santé, il y a 20 kilomètres à faire, 1900 mètres de dénivelé soit 7 heures de marches avec un rythme soutenu. Mieux vaut ne pas trop y penser. Ce ne fut pas non plus un calvaire car à mi chemin on retrouve la forêt qu’on a laissée il y a déjà 4 jours. Avec un peu de chance nous avons même réussi à voir des singes sur la dernière portion. Le dénouement approchant, nous nous sommes mis à échanger nos idées sur ce que pourrait être notre prochaine aventure. A première vue, ca sera moins haut et moins physique : tout le monde est d’accord.

Il est presque 11 heures du matin, Au détour d’un dernier virage, la porte en forme d’un V inversé portant l’inscription « Exit Marangu route Welcome Again » est là pour sceller notre périple. On retarde au maximum l’échéance en prenant des photos tous ensemble. Nous sommes sains et saufs ornés d’une belle victoire personnelle et collective. On ne l’a pas volée cette ascension. Elle est à mettre à l’actif de notre courage, abnégation et mental.

Fini l’effort et place au réconfort. Notre bus nous ramène à notre hôtel. Le voyage fut le même qu’à l’aller mais les soubresauts du bus dus au mauvais état de la chaussée ne sont plus un problème pour nous assoupir. Chacun arrivera à se caller pour s’adonner à un bref sommeil. Nous n’aurons plus cette chance que bien plus tard, une fois embarqué dans l’avion.

La boucle est bouclée et nous revoilà au début de notre récit devant nos guides, les héros anonymes de notre histoire. Eux n’iront pas mettre à jour leur page facebook avec la photo au sommet. Ils n’iront pas non plus se plaindre de courbatures, de rhume ou de maux de tête. Ils n’iront pas non plus fêter leurs ascensions en sabrant le champagne. Leurs seul satisfaction est qu’une nouvelle bande d’amis rentre chez elle en ayant pour seul impression à partager avec les amis, famille, collègues, voisins,  : Kilimanjaro a piece of cake.

Un récit d’aventure par Riadh Khelfa